Il est à peine cinq heures. Sur la plage de Nhon Ly, à une vingtaine de kilomètres de Quy Nhon, le ciel n'est encore qu'un trait pâle au-dessus de l'eau. Les premiers bateaux de bois rentrent au ralenti, moteur toussotant. Autour d'eux, des paniers ronds en bambou font la navette jusqu'au sable, chargés de caisses de poissons qui brillent comme des pièces neuves. Sur la grève, des femmes en chapeau conique attendent, bassines calées sur la hanche. On pèse, on marchande, on s'interpelle d'un bateau à l'autre. Personne ne vous attendait. Et c'est exactement pour cela que vous êtes venu.
Le Vietnam des cartes postales, vous le connaissez : la baie d'Halong, les lanternes de Hoi An, les rizières en terrasses du Nord. Ce que l'on montre moins, c'est cette côte du Centre où la vie tourne encore autour de la marée et du poisson du jour. Ce guide vous propose une journée complète dans un village de pêcheurs près de Quy Nhon, de l'aube au dîner, avec les bons horaires, les gestes à connaître, les plats à goûter et les erreurs à éviter pour vivre ce moment sans le transformer en décor.
Quy Nhon est une ville portuaire de la côte centrale, à mi-chemin entre Hoi An et Nha Trang. Longtemps, elle est restée une étape de transit. Les grands groupes y passent peu, les hôtels ne débordent pas sur les plages, et la pêche reste ici une économie réelle, pas une animation.
Le cœur de cette expérience se trouve sur la presqu'île de Phuong Mai, de l'autre côté de la lagune de Thi Nai. Nhon Ly, le plus connu de ses villages, est situé à environ 22 km par la route du centre de Quy Nhon. Autour de lui s'enchaînent le cap venteux d'Eo Gio, la plage de Ky Co, des criques rocheuses et d'autres hameaux de pêcheurs comme Nhon Hai.

Le village de pêcheurs Nhon Hai ( Source : Internet )
Le moment est intéressant. Les autorités locales développent un tourisme communautaire à Nhon Ly et à Bai Xep, et la province étudie depuis mars 2026 un projet de port de pêche ouvert aux visiteurs à Nhon Ly. Le village est donc dans un entre-deux : assez accueillant pour y passer une journée sereine, encore assez vivant pour que vous y soyez un invité plutôt qu'un client.
En résumé : arrivez à Nhon Ly avant le lever du soleil pour le retour des bateaux, prenez votre petit-déjeuner dans le village puis marchez sur le cap d'Eo Gio avant la chaleur. Déjeunez du poisson pêché le matin, faites la sieste comme tout le monde, rejoignez la plage de Ky Co par la mer l'après-midi et terminez par un dîner simple face au port.
C'est le moment qui justifie le réveil difficile. Selon la saison, le soleil se lève entre 5h15 et 6h environ, et la plage s'anime bien avant. Les bateaux qui ont passé la nuit en mer rentrent les uns après les autres. Comme ils ne peuvent pas tous accoster, ce sont les thung chai, ces bateaux paniers ronds tressés de bambou, qui font l'aller-retour entre les coques et la plage. Les regarder manœuvrer d'un seul aviron, en tournant presque sur place, vaut à lui seul le déplacement.
Sur le sable, un marché éphémère se forme. Maquereaux, calamars, petits poissons de roche, crabes : tout se trie en quelques minutes, se pèse sur de vieilles balances et part en moto vers les marchés de la ville. Ici, on ne vend pas aux touristes, on vend aux mareyeurs. Restez en retrait, laissez passer les porteurs et observez la chorégraphie.
Quelques réflexes font toute la différence. Demandez d'un geste ou d'un sourire avant de photographier un visage. Évitez le flash, inutile à cette heure dorée. Et si un pêcheur vous tend une crevette encore vivante en riant, acceptez : c'est souvent comme ça que commencent les meilleures conversations, même sans langue commune.
Le marché se vide aussi vite qu'il s'est rempli. C'est l'heure du petit-déjeuner, assis sur un tabouret en plastique. Dans la région, le classique s'appelle banh hoi chao long : de fines nattes de vermicelles de riz, de la viande de porc et des abats, des herbes fraîches et un bol de porridge de riz bien chaud. Si les abats vous impressionnent, cherchez plutôt des banh can, petites galettes de riz cuites dans des moules en terre et servies avec une sauce au poisson.
Prenez ensuite le temps de vous perdre dans les ruelles. Les maisons basses se serrent les unes contre les autres pour résister au vent. Des filets sèchent sur les murets, des calamars s'alignent sur des claies au soleil. Nhon Ly est aussi connu pour ses fresques murales peintes sur les façades, un bon prétexte pour flâner sans but.
Vers 8h30, rejoignez Eo Gio, littéralement « le détroit du vent ». Ce petit cap rocheux se trouve à environ 2 km de Ky Co. Un sentier longe la falaise au-dessus d'une anse étroite où la mer change de bleu à chaque nuage. Partez tôt : en milieu de matinée, la chaleur devient forte et les cars de visiteurs vietnamiens arrivent.
Retour au village pour déjeuner dans une gargote familiale proche du port. Le principe est simple : on choisit dans les bacs, on indique la cuisson, on attend. Poisson grillé au sel et au piment, calamars à la vapeur avec du gingembre, coquillages sautés à la citronnelle. Si le cœur vous en dit, goûtez le goi ca mai, une salade de petites sardines marinées au citron vert que l'on roule dans une galette de riz avec des herbes.
Puis faites comme les habitants : ralentissez. Entre midi et deux, le village s'arrête. Les hamacs se balancent dans les cafés, les volets se ferment, les chiens dorment à l'ombre des bateaux tirés au sec. Un café glacé au lait, un hamac, le bruit de la mer : c'est sans doute le moment le plus vietnamien de la journée.
Quand la lumière s'adoucit, embarquez pour Ky Co. Depuis Nhon Ly, l'accèss en bateau rapide est la façon la plus agréable de rejoindre cette plage encadrée de falaises, réputée pour son eau très claire près du bord. Baignade, masque et tuba au-dessus des rochers, ou simple sieste prolongée sur le sable : à cette heure-là, la plage commence à se vider.
Une précision importante : les sorties en mer dépendent de la météo. Par mer agitée, les bateaux ne partent pas, et c'est très bien ainsi. Dans ce cas, filez vers Nhon Hai et l'îlot de Hon Kho, ou restez au village pour voir les pêcheurs préparer leurs filets pour la nuit.
Nhon Ly regarde vers l'est. Le soleil ne se couche donc pas sur la mer, mais derrière les collines. Le spectacle est ailleurs : une lumière rasante qui dore les coques, les enfants qui jouent au football sur le sable mouillé, les familles assises devant les maisons. Selon la saison et le type de pêche, certains équipages se préparent déjà à repartir.
Pour le dîner, deux options. Rester au village pour un repas de fruits de mer sans prétention, face au port. Ou rentrer à Quy Nhon pour goûter le banh xeo tom nhay, la crêpe croustillante locale garnie de crevettes si fraîches qu'elles sautent presque dans la poêle, servie ouverte et non pliée comme ailleurs au Vietnam. Si vous dormez dans une maison d'hôtes du village, vous aurez en prime le silence du soir et, le lendemain, un deuxième lever de soleil sans réveil à 4h.
Ce qui reste d'une journée comme celle-ci, ce ne sont pas les paysages. Ce sont les quelques minutes passées à faire quelque chose avec quelqu'un. Ces moments ne s'improvisent pas toujours seul : un guide local qui connaît les familles change complètement la donne.
Le thung chai paraît simple jusqu'à ce que l'on essaie de le faire avancer droit. Les pêcheurs le manœuvrent d'un seul aviron, en un mouvement de godille qu'ils ont appris enfants. Une courte sortie près du rivage, accompagné, avec un gilet de sauvetage, suffit pour comprendre la difficulté et finir dans les éclats de rire.
L'après-midi, à l'ombre des maisons, on répare les filets déchirés par la nuit. C'est un travail patient, souvent fait par les anciens. Asseyez-vous un moment, regardez les mains travailler, posez une question par l'intermédiaire de votre guide. Vous apprendrez quel poisson se pêche en ce moment, à quelle distance partent les bateaux, comment la météo décide de tout.
Plusieurs foyers de la presqu'île accueillent des visiteurs dans le cadre du tourisme communautaire. L'idée : choisir le poisson le matin sur la plage, puis le préparer ensemble. On y apprend le bon dosage de la sauce de poisson pimentée, la façon de rouler une galette de riz sans la déchirer, et pourquoi on ne gaspille rien ici.
Les pêcheurs du Centre vénèrent la baleine, considérée comme protectrice des marins. Chaque année, la fête de Cau Ngu (« prière pour la pêche ») rassemble les villages autour de processions, d'offrandes et de chants. Celle du hameau de Xuong Ly, à Nhon Ly, est d'ailleurs inscrite au patrimoine culturel immatériel national. Les dates suivent le calendrier lunaire : si vous tenez à y assister, mieux vaut les vérifier longtemps à l'avance.
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